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Des nobles normands au XIVe siècle

Au Moyen Âge, il arrive parfois que des membres d’une même famille s’affrontent sur un champ de bataille. Nous pourrions les décrire comme ces petites histoires qui s'insèrent dans la grande Histoire. Celle des frères d'Harcourt en est une parfaite illustration.
Il y a tout d’abord Geoffroy d'Harcourt dit "le Boiteux", un noble normand né au début du XIVème siècle. En 1330, ce grand seigneur hérite de la vicomté de Saint-Sauveur dont le château est l'édifice central. Il s’oppose ensuite à Guillaume Bertran, fils de Robert Bertran, autre grand seigneur local, qui convoite comme lui Jeanette Bacon. Descendant des Tancarville, la famille Bertran figure parmi les fidèles de la couronne de France. Geoffroy trouve donc un prétexte pour engager une guerre privée face à un rival. Ce qui n’est pas du goût du roi de France. En 1344, suite à un arrêt du Parlement, tous ses biens sont confisqués et ses principaux soutiens décapités. Ces derniers sont accusés d'avoir voulu "faire ledit monseigneur Godefroy d'Harcourt duc de Normandie". Banni du royaume de France, il se réfugie à Londres auprès du roi d’Angleterre Édouard III. Cette alliance soudaine va prendre par surprise le roi de France Philippe VI. Dans une lettre du 13 juin 1345, le vicomte de Saint-Sauveur encourage le souverain anglais à venir "prendre les terres fertiles de Normandie".

Blason de la Maison d'Harcourt

Puis il y a Jean IV d’Harcourt. Né en 1299, il est un "fidèle parmi les fidèles" de Philippe VI de Valois. En 1328, il participe au sacre du roi à Reims et à la victoire de Cassel face aux milices flamandes. En 1338, Philippe VI, qui veut s'assurer de l'appui d'un des principaux défenseurs des libertés normandes, fait ériger la baronnie d'Harcourt en comté. Plusieurs seigneuries y sont associées. Jean devient le premier comte d'Harcourt. Avec son frère, il fait partie des principaux seigneurs normands à soutenir le roi de France dans un projet de conquête de l'Angleterre (1339). Fraîchement nommé capitaine de Rouen (1345), il n'hésite pas à porter secours au roi lorsque l’armée anglaise engage sa campagne à l'été 1346.

 

Avant Crécy, les Anglais entreprennent une "guerre de pillage" en Normandie. En juillet 1346, l’armée anglaise débarque à Saint-Vaast-la-Hougue sur le sol du Cotentin. À ce moment-là,  Édouard III fait commandant Geoffroy d'Harcourt et le nomme "maréchal d'Angleterre", haut grade de l'armée. Sur les conseils de Geoffroy, les Anglais explorent les environs en cherchant des lieux de grand intérêt. La Normandie est ravagée et certaines villes sont prises, pillées, voire incendiées. Le 25 août, l’armée d’Édouard III s’installe sur les hauteurs de Crécy. Les Anglais attendent leurs adversaires à leurs trousses depuis un mois. Le 26 août, Édouard III dispose son armée en trois "batailles". Dans l’une d’elles se trouve Édouard de Woodstock, prince de Galles, âgé de seize ans. Geoffroy d’Harcourt l’accompagne avec d’autres dans le commandement. La bataille tourne à l’avantage des Anglais qui ont su faire preuve d’efficacité grâce à leurs archers.

Dans l’armée du roi de France, les pertes sont importantes et, selon les chroniqueurs, plus de 1500 chevaliers périssent sur le champ de bataille. Parmi les morts, les hérauts d’armes et les clercs recensent Jean d’Harcourt, frère de Geoffroy dans le camp opposé. Dans ses chroniques, Jean Froissart (v. 1337 - 1404) évoque cet épisode : "Il est bien vrai que messire Godefroi d’Harcourt, qui était de lès le prince et en sa bataille, eu volontier mit peine et entendu à ce que le comte d’Harcourt, son frère, eut été sauvé ; car il avait ouï à aucuns anglais que on avait vu sa bannière, et qu’il était avec ses gens venu combattre aux anglais. Mais le dit messire Geoffroy n’y pu venir à temps, et fut la mort sur la place le dit comte..."

 

Pris de remords, Geoffroy finit par rejoindre le camp adverse et obtient le pardon de Philippe VI. En 1355, il tente de faire valoir la "Charte aux Normands" mais le dauphin, le futur Charles V, ne s'engage pas à la respecter. En 1356, son neveu, Jean V d'Harcourt, est exécuté sur ordre du roi Jean II "le Bon". Pour le venger, Geoffroy s'allie de nouveau avec l'Angleterre. À sa mort, il lègue l'ensemble de ses possessions à Édouard III, dont le château de Saint-Sauveur. Après le traité de Brétigny (1360), les Anglais y installent John Chandos, un autre grand capitaine victorieux à Crécy.

 

L'historiographie contemporaine nuance les actions de Geoffroy d'Harcourt en évoquant l'inexistence du sentiment national à l'époque. Ses agissements sont motivés par des intérêts régionaux - Jean-Yves Marin parle "d'une conscience normande" et par des principes liés à la féodalité. Jean Favier illustre ces propos : "ce n'était pas la trahison d'un Français, c'était le désaveu d'un vassal".

 

Pour aller plus loin :
AUVRAY Quentin, "Relire et comprendre Godefroy d'Harcourt, un noble normand au début de la guerre de Cent Ans", in CURRY Anne, GAZAEAU Véronique (dir.), La guerre en Normandie (XIe-XVe siècle), Presses universitaires de Caen, 2018, pp. 83-96.

DELISLE Léopold, Histoire du château et des Sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Nabu Press (réédition), 2013.

FAVIER Jean, La guerre de Cent Ans, Fayard, 2001.
HÉRAULT Alfred, "Jean IV comte d'Harcourt", in Histoire de Châtellerault, Imprimerie A. Videau, 1927.
LE PATOUREL John, "Geoffroy d'Harcourt et l'Angleterre", in Annales de Normandie, 9e année, n°3, 1959, pp. 239-240
MARIN Jean-Yves, "Geoffroy d'Harcourt, une conscience normande", in La Normandie dans la guerre de Cent Ans 1346-1450,  Le Phare de misaine, 2000.
PLAISSE André, À travers le Cotentin - La grande chevauchée guerrière d'Édouard III en 1346, Éditions Isoète Cherbourg, 1994.

(C) Photos de Saint-Sauveur-le-Vicomte / Centre Historique Crécy la bataille

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